En mars dernier j’ai eu la chance de pouvoir participer activement à l’exposition “Selphish, l’exposition de soi” présentée par Mécènes du sud Montpellier-Sète. Un projet imaginé par Thierry Fournier et Pau Waelder avec les artistes Martin John Callanan, Alix Desaubliaux, Lauren Lee McCarthy. Selphish interroge l’exposition de soi sur internet au travers de quatre œuvres qui se sont modifié chaque semaine « pour former le portrait d’une nouvelle personne du public »… En effet je me suis donc prêtée au jeu et j’ai fait partie des 11 participants!

“Tout tourne autour de nous-mêmes”
Dans nos interactions sur internet, les plateformes nous proposent du contenu adapté à nos préférences et nous pousse à offrir la meilleure version de soi : “les réseaux nous aiment furieusement autocentrés”. À l’intérieur de cette bulle de filtres, les autres nous partagent et nous likent, pourvu que nous les aimions aussi. Toutes les composantes de cet « ego en ligne » se traduisent ainsi par des données qui dressent un portrait, parfois très différent de la vie réelle. Le chercheur Bernard E. Harcourt a nommé « société d’exposition » (expository society) cette culture où le désir permanent d’exposition de soi permet une surveillance généralisée, pour laquelle la coercition n’est même plus nécessaire. En quoi l’objet culturel que constitue une exposition en art peut-il alors interroger cette « exposition de soi » sur les réseaux ? En quoi un tel projet peut-il provoquer une relation spécifique entre cette exposition, la ville et internet ? Peut-on relier le temps court et l’attention réduite des réseaux sociaux à la temporalité d’une exposition physique ?
L’exposition est constituée d’œuvres créées pour l’occasion par : Martin John Callanan, Alix Desaubliaux et Lauren Lee McCarthy (et !Mediengruppe Bitnik pour la première version de l’exposition, ouverte en mars). Tous ces artistes ont déjà abordé de manière critique les enjeux liés à l’exposition de soi sur internet ; ils pratiquent le code et les pièces génératives, souvent sous forme d’installations. Onze participant·es volontaires et internationales ont aussi accepté que leurs profils Instagram et leurs traces sur Google soient lues (parfois en direct) par les œuvres de l’exposition. Chaque œuvre interprète les profils et traces des participant·es, à partir des données que son programme trouve, sous forme de projections, écrans, objets, impressions, etc. Les œuvres se modifient automatiquement chaque semaine : l’exposition toute entière est dédiée simultanément à un·e seul·e participant·e. Le titre, Selphish, est un jeu de mots entre selfish (égoïste), et phishing (hammeçonnage, désignant le fait de capturer indument les données d’une personne pour commettre une usurpation d’identité).

L’exposition devient ainsi une sorte de monographie du (ou de la) participant·e, en quelque sorte son « quart d’heure warholien » sur les réseaux et dans un espace d’art contemporain – mais elle peut aussi révéler des informations sur ses traces numériques, soulevant des questions liées à la surveillance. L’ensemble peut s’apparenter à une grande installation, dans laquelle toutes les œuvres se font écho autour d’une même personne. Encourageant les participant·es à organiser des rencontres, l’espace d’exposition de Mécènes du Sud (qui est par ailleurs une vitrine) devient un espace performatif dans lequel les identités numériques sont représentées et transformées par l’exposition – puis, dans une sorte de boucle, réexposées à leur tour sur les réseaux sociaux.
Curateurs

Thierry Fournier (artiste et curateur) et Pau Waelder (curateur et critique) ont déjà collaboré plusieurs fois pour des projets d’exposition et de recherche. Chacun d’eux a fréquemment abordé les enjeux des relations entre réseau, identité et données, à travers plusieurs expositions dont notamment Données à voir, Heterotopia, Axolotl (Thierry Fournier), Real Time, Media Art Futures et Extimacy (Pau Waelder).
Avec le soutien du Dicréam, Ministère de la Culture et de la Communication / CNC
Selphish a commencé une première fois le 11 mars 2020, avec les œuvres originales de Martin John Callanan, Alix Desaubliaux, Lauren McCarthy et !Mediengruppe Bitnik. C’est cette forme que décrit le catalogue qui peut être consulté ici. Participant·es Franck Ancel, Flora Bousquet, Flore Baudry, Aina Coca, Alexandra Ehrlich Speiser, Sophie Fontanel, Will Fredo, Raquel Herrera, Azahara Juaneda, Margot Saint-Réal, Claire Valageas
Catalogue de l’exposition : Ici – Pour en savoir plus sur l’exposition : Ici et Ici







